La Rivière sans repos est composé de trois «Nouvelles Esquimaudes», «Les Satellites», «Le téléphone» et «Le Fauteuil roulant», suivies du court roman «La rivière sans repos». Publié d’abord chez Beauchemin en octobre 1970 et en 1971, puis chez Flammarion en 1972, La Rivière sans repos a ensuite paru dans une «nouvelle édition» approuvée par Gabrielle Roy chez Stanké en 1979. L’édition posthume parue chez Boréal en 1995 en reprend le texte, mais il a été revu et corrigé par Gabrielle Roy; il constitue par conséquent notre texte de base. L’édition du Centenaire publiée chez Boréal (2011) corrige les «quelques coquilles et accords fautifs» de l’édition Stanké, la dernière publiée du vivant de l’auteur; nous avons pris en compte ces retouches pour l’établissement du texte de base.

Les archives de La Rivière sans repos conservées dans le fonds Gabrielle Roy de Bibliothèque et Archives Canada (LMS 0082; six boîtes numérotées de 47 à 52) contiennent 12 cahiers, dans lesquels l’écrivaine a rédigé les premiers jets manuscrits, et 13 dactylogrammes, complets ou non; ces documents totalisent 450 feuillets. Le fonds comprend également 7 jeux d’épreuves, parfois partiels, dont plusieurs comportent des corrections manuscrites. À cet ensemble s’ajoutent 5 dactylogrammes relatifs à la traduction anglaise du roman «La rivière sans repos», dont plusieurs ont été corrigés et annotés par Gabrielle Roy qui a pour ainsi dire collaboré au travail de Joyce Marshall amorcé à l’automne 1968. En effet, au cours de leurs échanges épistolaires, l’écrivaine et la traductrice discutent de la justesse de certains mots et expressions, du titre du texte, du découpage de quelques paragraphes, etc. (voir In Translation, entre octobre 1968 et avril 1970). Certaines de ces corrections seront ensuite faites, en quelque sorte à rebours, dans le texte de l’édition originale en français avant sa parution chez Beauchemin en 1970. L’inventaire du fonds publié sous la responsabilité de François Ricard propose une description du contenu des archives de La Rivière sans repos ; on y trouve également la localisation de divers fonds contenant des contrats d’édition et de traduction.

En décembre 1968, après un refus de la maison américaine Harcourt, Brace & World qui la déçoit, Gabrielle Roy soumet La Rivière sans repos à son éditeur torontois McCllelland and Stewart qui ne publiera que le roman, en 1970, sous le titre Windflower préféré à plusieurs autres : Turbulent River, Old Man River, Toiling River, etc. (In Translation, lettre du 20 février 1970). Dans une lettre datant de la fin d’octobre ou du début de novembre 1969, Gabrielle Roy remerciera Joyce Marshall «pour le merveilleux travail accompli ensemble» (In Translation, p.50).

Les quatre textes de La Rivière sans repos tirent leur origine d’un voyage à Fort-Chimo (rebaptisé Kuujjuaq en 1979) que Gabrielle Roy a effectué en juillet 1961 à l’invitation d’un ami géologue; à la suite de ce séjour dans la baie d’Ungava, elle a consigné diverses réflexions concernant notamment les «conditions de vie des Esquimaux» (F. Ricard, 2000) dans »Voyage en Ungava», dont deux dactylographies corrigées (un original et un double au carbone, 32 feuillets; B69C12-13) ont été conservées. Des extraits ont d’abord été publiés par Marc Gagné (1976), puis l’original a été transcrit et publié pour la première fois intégralement dans Le Pays de Bonheur d’occasion en 2000 (voir l’annexe III.I.2).

«Voyage en Ungava» (voir l’annexe IV) n’est cependant ni un avant-texte proprement dit, ni une sorte «d’aide-mémoire» pour les «Nouvelles Esquimaudes»; dans un entretien à Marc Gagné réalisé en 1976, Gabrielle Roy explique la nature de son travail de rédaction : «Je m’efforçais d’oublier les quelques détails de ce texte qui pouvaient encore me rester à l’esprit. Je voulais être attentive à la puissance de mon Fort-Chimo actuel, et non à l’ancienne présence du Fort-Chimo du reportage […]» (M. Gagné, 1976). Le travail de mise en récit qu’a exigé la rédaction du roman a donc entraîné des distorsions par rapport à l’histoire de Fort-Chimo; il en va par exemple ainsi des mentions de la présence des soldats américains qui ne figure pas dans le reportage. Par ailleurs, la base aérienne de Crystal 1, fondée en 1942, a été cédée au gouvernement canadien après la 2e guerre mondiale. Au caractère linéaire et descriptif du reportage succèdent des évocations plus littéraires et plus étoffées. Le lexique est lui aussi plus recherché. «Réinvestis et transformés par l’imagination», les éléments tirés du «Voyage en Ungava» forment «le décor et la trame» (F. Ricard, 1996) des nouvelles et du roman, mais l’ancrage autobiographique, historique et géographique s’estompe au profit du récit. À ce propos, Gabrielle Roy écrira à Joyce Marshall pour lui dire qu’elle souhaite insérer, au début du livre, une sorte de «mise au point» : «a short paragraph […] as a warning that the characters and situations are fictitious. […] much of the materials of the book, gathered during a trip to Ungava, are true, they nonetheless have been treated to forme a web of fiction»» (In Translation, 22 mai 1970). Cette précision apparaîtra dans toutes les éditions. Outre le lieu de Fort-Chimo, commun aux quatre textes, ce sont surtout les portraits des personnages, la description des paysages, la question du progrès et de ses impacts sur la vie des Esquimaux qui portent la marque des notes prises par Gabrielle Roy lors de son voyage en Ungava.

Six ou sept années séparent le voyage et l’écriture des textes qui seront rassemblés dans La Rivière sans repos. En effet, si l’on se fie à la chronologie établie par François Ricard, biographe de Gabrielle Roy, c’est vraisemblablement au cours de l’été 1968 (et non 1967, comme le suggère Marc Gagné), alors qu’elle réside, comme tous les étés, à son chalet de Petite-Rivière-Saint-François, que Gabrielle Roy entreprend son travail et rédige «Le roman d’Elsa» qu’elle achève en septembre 1968. Elle en confie alors la dactylographie à sa secrétaire et modifie le titre, qui devient «La Fleur boréale». Après avoir revu et corrigé le texte, en octobre, Gabrielle Roy choisit le titre définitif du roman, «La Rivière sans repos, qui deviendra celui du livre. Bien que la rédaction ait été amorcée en Floride en janvier et février 1969, c’est au cours de l’été 1969, à Petite-Rivière-Saint-François, qu’elle écrit les trois «Nouvelles esquimaudes», «Le téléphone», «Le fauteuil roulant» et «Les satellites». Le projet d’un livre réunissant les trois «Nouvelles esquimaudes» et le roman «La Rivière sans repos» date probablement de la fin de l’été 1969, mais il est impossible de le dater précisément. Les corrections ultimes, et notamment la structure de l’ouvrage et l’ordre des textes, seront achevés en février 1970.

Constituer les dossiers génétiques des textes a exigé un important travail de sélection et de classement (voir l’annexe II), car aucun document n’est daté; c’est donc le reportage qui a fourni quelques pistes quant à la chronologie rédactionnelle. Par ailleurs, l’analyse des variantes a permis d’établir avec précision la chronologie des différents états, manuscrits ou dactylographiés et d’identifier quelques-unes des caractéristiques propres à la méthode de travail de Gabrielle Roy qui écrit son ouvrage avec «patience [et] rigueur» (F. Ricard, Édition du Centenaire, p.253).

Si la transcription permet de rendre compte de la plupart des phénomènes scripturaux présents dans les manuscrits et les dactylogrammes, il est en revanche plus difficile de représenter le travail effectué dans les marges et, surtout, de donner à voir les corrections issues de réécritures successives, dont la succession et la chronologie échappent en partie au balisage. L’étude des variantes a en effet permis de mettre au jour un phénomène particulier dû en partie au fait que Gabrielle Roy fait dactylographier au fur et à mesure les pages accumulées. Sa secrétaire, qui en fait une mise au net puisqu’elle intègre toutes les corrections qui y sont consignées, donne ensuite à Gabrielle Roy l’original dactylographié et un double au carbone du texte. Après une relecture minutieuse de cet état au cours de laquelle Gabrielle Roy effectue des corrections supplémentaires, sa secrétaire en effectue une autre dactylographie, dont elle remet également deux copies à l’écrivaine. Ce procédé se répètera jusqu’à ce que l’écrivaine soit satisfaite du résultat obtenu; cependant, après un certain temps, le nombre de corrections allant en diminuant, seules les pages comportant des corrections seront dactylographiées.

C’est souvent quand le nombre de corrections consignées sur un seul feuillet est très élevé et que le texte frôle l’illisibilité que Gabrielle Roy indique qu’il faut le «refaire» (en haut, à droite du feuillet) afin que sa secrétaire en effectue une mise au net. Ici encore, Gabrielle Roy disposera d’un original et d’un double au carbone. Le processus, qui se répètera aussi souvent que nécessaire, aura pour conséquence de multiplier le nombre d’états d’un texte ou d’un feuillet. Il en va ainsi pour l’état 5 de la nouvelle intitulée «Les Satellites» (B48C1; annexe II), pourtant incomplet, mais dont au moins huit feuillets ont été dactylographiés à deux ou trois reprises; le premier feuillet a par ailleurs été repris huit fois.

Quand l’écrivaine fait des corrections en passant d’un état à l’autre et en suivant le fil du récit, elle effectue ce qu’on peut appeler une réécriture horizontale. En revanche, quand, au sein d’un même état, l’auteure s’attarde à un passage particulier qu’elle réécrit plusieurs fois, éliminant à chaque reprise la rédaction précédente, on parle alors de réécriture verticale. Ici encore, tout comme elle le fait dans les cahiers manuscrits, elle utilise à l’occasion la méthode du collage pour corriger (une ou plusieurs fois) de longs passages. La multiplication des doubles au carbone, dont le repérage et le classement n’ont pas toujours été aisés, a soulevé bien des difficultés, notamment pour l’établissement de la chronologie de rédaction des feuillets, mais également pour les transcriptions qui devaient rendre compte du phénomène tout en restituant sa lisibilité au texte.

La Rivière sans repos et Windflower n’ont fait l’objet que de quelques comptes rendus au moment de leur publication quasi simultanée en 1970 (voir l’annexe III.I). Si Victor Lévy-Beaulieu a «dénigré» La Rivière sans repos à sa sortie chez Flammarion (Une vie, p.481), et que, pour Roger Duhamel, les textes sont «faibles», il en va autrement pour Jean-Éthier Blais qui, «profondément ému par le roman et les nouvelles», évoque la «belle histoire tragique» de «La rivière sans repos». Dans les comptes rendus publiés en France, on souligne notamment la «langue sobre, bouleversante dans sa simplicité» de Gabrielle Roy (J. Valmont, 1972). Au moment de sa parution, La Rivière sans repos a donc connu une réception plutôt inégale, mais il a ensuite donné lieu à des analyses plus approfondies, selon diverses approches, le plus souvent dans le cadre de colloques et de collectifs. La Rivière sans repos connaîtra donc une certaine fortune littéraire, mais plutôt tardivement (voir l’annexe III.I).

Le roman et les nouvelles ont par ailleurs fait l’objet de plusieurs traductions entre 1970 et 2008 (voir l’annexe I). Dans une lettre à Joyce Marshall datée du 4 décembre 1970, Gabrielle Roy mentionne l’article de Jean Remple paru dans The Montreal Star (In Translation, 28 novembre 1970), qui fait état de l’excellente traduction du roman. De l’Arizona, elle évoque le compte rendu dévastateur de Phyllis Grosskurth dans The Globe and Mail (lettre du 19 septembre 1970). À la fin des années 1970, Gabrielle Roy aurait voulu que le roman soit adapté au grand écran; le projet de film de Paul Mason et Lee Reynolds, en 1980, ne se concrétisera finalement pas (voir l’édition du Centenaire, p. 257, et l’inventaire du fonds, p.124).

Ces travaux, qui ont réalisés en collaboration avec les étudiants de mon groupe de recherche, s’inscrivent dans le cadre du projet HyperRoy. Mes remerciements s’adressent donc d’abord à Lauriane Taillon et, surtout, à Catherine Paul et Nathanaël Pono, qui ont travaillé avec beaucoup de minutie, de patience et de rigueur au cours de toutes les phases de nos recherches et en particulier aux transcriptions et aux relevés de variantes. Je tiens également à remercier les responsables du volet électronique de cette édition : Gregory Fabre et Robin Varenas.